Porto-Novo : Le dernier tic-tac des horlogers dans la cité aux trois noms

Actualité Société Une

À Porto-Novo, jadis capitale du temps bien réglé, le métier d’horloger vit aujourd’hui ses dernières heures. Éclipsée par l’avènement des smartphones et des montres électroniques bon marché, l’horlogerie artisanale s’efface peu à peu, emportant avec elle un pan du patrimoine urbain et une mémoire du geste précis. Témoignages poignants de ceux qui, hier encore, étaient les maîtres du temps.

Dans le silence feutré d’une échoppe poussiéreuse du quartier Djègan-Kpèvi, un homme, le regard perdu dans les entrailles d’un réveil désossé, remonte inlassablement le ressort d’un mécanisme fatigué. Il s’appelle Marcel Adégbidi. Âgé de 72 ans, il fut pendant quatre décennies l’un des horlogers les plus réputés de Porto-Novo. « À l’époque, dit-il en souriant, les gens venaient de Cotonou pour que je leur répare leur montre suisse. Maintenant, même les montres chinoises, plus personne ne veut les réparer. On jette, on remplace. »

L’art oublié du temps

Dans les années 1980 et 1990, l’horlogerie faisait florès dans la capitale. Des ateliers s’égrenaient le long des rues du centre-ville, de Ouando à Avassa, de Zèbè à Houinmè. Le bruit régulier des balanciers et le cliquetis des tournevis rythmaient les journées des artisans du temps. Mais aujourd’hui, ces sons ont disparu, étouffés par les bips des téléphones intelligents.

« Les jeunes ne portent plus de montres, pourquoi le feraient-ils ? Leur téléphone donne l’heure avec plus de précision que n’importe quelle Rolex, » explique, fataliste, Jonas Toko, ancien horloger reconverti depuis peu dans la vente de chargeurs solaires. « Je ne gagne plus rien avec l’horlogerie. Il faut bien vivre. »

Un métier menacé, une mémoire en péril

Aux encablures du marché Ouando, autrefois bastion des réparateurs de pendules murales, seuls deux étals résistent encore. Sous un parasol élimé, Séraphin Houngbédji, 66 ans, nettoie le cadran d’une vieille montre à quartz. « Je ne fais plus que ça pour les vieux clients… ou pour les nostalgiques. Mais les pièces se font rares. Les fournisseurs ont disparu. Et il n’y a plus d’apprentis. Le métier meurt avec nous. »

À la Chambre des Métiers de Porto-Novo, on reconnaît le déclin sans pouvoir y apporter de solution concrète. Le dernier atelier de formation en horlogerie remonte à près de quinze ans. « C’est un savoir-faire qui se perd, faute de relève. Aucun jeune ne veut passer des heures à réparer un mécanisme alors qu’un smartphone fait tout, » confie un responsable sous couvert d’anonymat.

Un patrimoine immatériel à sauvegarder

Pourtant, certains pensent qu’il est encore temps de sauver ce métier. À travers des projets de valorisation du patrimoine artisanal, la mairie de Porto-Novo envisage de recenser les anciens horlogers, afin de préserver leur savoir à travers des expositions, des documentaires ou des ateliers mémoriels. « Ce sont des hommes qui ont donné leur vie à une science noble et minutieuse. On ne peut pas les laisser disparaître dans l’oubli général, » estime un cadre du service du développement local.

Mais face à la modernité galopante, l’avenir de l’horlogerie béninoise semble scellé. « Je continuerai à réparer les montres tant que mes yeux me le permettront, conclut Marcel Adégbidi, avec une voix douce, mais déterminée. Un jour, peut-être, quelqu’un viendra frapper à ma porte pour apprendre. Alors je saurai que le temps n’est pas encore totalement perdu. »

Marc KOSSOU

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *