Dans les quartiers de Cotonou, Porto-Novo, Parakou ou encore Abomey-Calavi, il est devenu courant d’entendre des phrases comme : « J’ai vu sur TikTok qu’un mélange de citron, ail et clou de girofle soigne le diabète », ou encore : « Une influenceuse m’a montré comment éliminer les kystes en trois jours avec de simples feuilles ». À l’ère du numérique, les réseaux sociaux, notamment TikTok et Facebook, sont devenus des officines improvisées, distillant à longueur de journée des conseils de santé qui, bien souvent, relèvent plus de l’imposture que de la science. Une dérive dangereuse à laquelle s’adonnent des internautes sans qualification, avec parfois des conséquences dramatiques pour les populations crédules.
Ils sont jeunes, parfois élégants, parlent avec aisance et affichent des milliers d’abonnés. Sur leurs profils, ils se présentent comme « guérisseurs traditionnels », « docteurs en médecine africaine » ou « agents de santé alternatifs ». Leur recette ? Des vidéos courtes, au langage populaire, prônant des mélanges douteux et des cures miracles : tisane contre la tension artérielle, remède instantané contre l’impuissance sexuelle, astuce pour tomber enceinte sans passer par un médecin. Le tout sans aucune preuve scientifique ni validation médicale.
Adélaïde A., 34 ans, commerçante à Dantokpa, raconte sa mésaventure : « Une vidéo m’a convaincue d’arrêter mes médicaments pour l’hypertension. J’ai suivi une recette à base de citron et de gingembre. Quelques jours après, j’ai eu une crise et j’ai fini à l’hôpital. Mon cardiologue m’a dit que j’aurais pu y rester. »
Malheureusement, son cas est loin d’être isolé. Dans les centres de santé, les praticiens dénoncent une recrudescence de complications médicales dues à l’automédication guidée par les réseaux sociaux.
L’arnaque derrière l’écran
Au-delà de la désinformation, se profile un réseau d’arnaques bien rodé. Des escrocs, dissimulés derrière des profils attrayants, proposent aux internautes des consultations fictives, des produits miracles à commander par mobile money, ou encore des abonnements à des « thérapies naturelles personnalisées ». Une fois l’argent envoyé, les victimes n’ont plus aucun retour.
Jean Dossou, étudiant en sociologie, alerte : « Ces pratiques prospèrent parce que beaucoup de Béninois font encore plus confiance aux témoignages d’inconnus sur les réseaux sociaux qu’aux médecins diplômés. Il faut un éveil collectif. »
La HAAC hausse enfin le ton : vers une régulation des influenceurs numériques
Face à cette escalade inquiétante, une lueur d’espoir semble poindre à l’horizon. Ce dimanche 6 juillet 2025, sur le plateau de l’émission « L’entretien Grand Format » de Bip Radio, François Awoudo, Secrétaire général de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC), a abordé avec franchise la nécessité d’une régulation effective des plateformes comme TikTok et Facebook, où pullulent désormais des contenus de masse, souvent dénués de rigueur.
Dans un langage direct, il a déclaré : « Tout outil que vous utilisez pour véhiculer un message à l’adresse d’une masse de personnes est un média. Capulez-vous comme TikTok. Reprenez un peu les textes, vous allez comprendre. »
Selon lui, l’évolution du numérique impose une refonte du cadre juridique béninois. « La législation béninoise doit évoluer. Dans certains pays, dès lors que vous êtes suivi par un certain nombre de personnes, vous êtes automatiquement considéré comme un média », a-t-il expliqué, avant d’insister :
« Dès lors que vous utilisez un outil pour atteindre des centaines ou des milliers de personnes, vous devez être regardé sur ce que vous véhiculez comme message. »
Cette position de la HAAC marque un tournant. Elle reconnaît, enfin, que les influenceurs ne sont plus de simples individus s’exprimant librement sur Internet, mais bien des acteurs médiatiques qui, à ce titre, doivent être responsabilisés et encadrés.
Les professionnels de santé saluent cette posture. Dr Wilfrid Gnahoui, médecin généraliste à Porto-Novo, insiste : « L’information médicale doit rester entre les mains des professionnels. Ce que nous observons actuellement, c’est une banalisation de la science, avec des conséquences parfois irréversibles. Il est temps que l’État reprenne la main. »
Un sursaut attendu… et urgent
De leur côté, des citoyens demandent plus de pédagogie que de répression. Eusèbe Toko, père de famille et ancien utilisateur de remèdes TikTok, propose : « Il faut aussi sensibiliser les populations à ne pas croire tout ce qu’ils voient en ligne. Beaucoup d’entre nous n’ont pas les clés pour distinguer le vrai du faux. »
Réguler pour préserver la vie
Alors que la société béninoise poursuit sa transition numérique, elle se heurte à de nouveaux défis d’éducation et de santé publique. Les plateformes comme TikTok, si elles ne sont pas encadrées, risquent de devenir les théâtres d’une hécatombe silencieuse. La régulation annoncée par la HAAC est donc non seulement opportune, mais vitale.
Le diagnostic de François Awoudo est sans appel : la parole publique, même virtuelle, engage une responsabilité. Il appartient désormais au législateur et aux institutions de concrétiser cette orientation et de garantir un espace numérique plus sain, où l’information médicale — comme toute autre — sera encadrée avec rigueur. Pour le bien des populations… et pour la survie du bon sens.
Marc KOSSOU
