Dans un contexte où les récits migratoires ne cessent d’ébranler les consciences, Illusions d’ailleurs, premier roman de Fassinou Manzouk Owolabi, s’impose comme un témoignage poignant et lucide sur les espoirs brisés, les désenchantements profonds et les combats silencieux d’une jeunesse en quête d’un avenir meilleur. Réalisateur et producteur chevronné, Manzouk Owolabi Fassinou est un créateur passionné, fort de plus de 19 années d’expérience dans les domaines de la radio, de la télévision et du cinéma. Auteur de dizaines de films et formateur de plusieurs centaines de jeunes réalisateurs au Bénin et au Sénégal, il œuvre activement à l’émergence de nouvelles voix dans l’univers audiovisuel. Fondateur de l’Académie de la Télévision en République du Bénin, il incarne un engagement fort en faveur de la transmission du savoir et du renouvellement des talents. Inspiré à la fois par son propre parcours et par les réalités vécues par de nombreux migrants, l’auteur aborde dans ce roman les thèmes universels de l’exil, du choc culturel et de la quête d’identité avec une vision authentique, profondément humaine et engagée. À travers cet entretien, il nous ouvre les portes de son univers littéraire, de ses motivations, et des convictions profondes qui ont nourri la genèse de Illusions d’ailleurs. Une invitation à réfléchir, mais surtout à écouter la voix de ceux que l’on entend trop peu : les naufragés du rêve d’ailleurs.
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NATIONAL NEWS 24 : Votre roman explore le périple de Koffi, jeune Africain en quête d’un avenir meilleur. Quelles expériences personnelles ou témoignages ont nourri l’écriture de cette œuvre bouleversante ?
FASSINOU Manzouk Owolabi :
L’écriture de Illusions d’Ailleurs est née d’une accumulation de silences, de regards fuyants, de récits fragmentés entendus dans des gares, des cafés ou lors de tournages. Je vis au Maroc depuis plusieurs années, et ici, il est impossible de ne pas croiser le destin de jeunes migrants subsahariens. Certains dorment à même le sol dans les parcs, d’autres s’accrochent à des petits boulots informels, espérant chaque jour que « le contact » au nord les rappelle pour la traversée. J’ai écouté des histoires douloureuses, parfois à demi-mots, souvent sans pathos, mais toujours poignantes.
Ce qui m’a marqué, ce n’est pas seulement la misère ou les souffrances, mais la solitude. Cette immense solitude intérieure que personne ne voit. Ils sont là, vivants, mais invisibles. C’est cette réalité que j’ai voulu porter dans Illusions d’Ailleurs : non pas faire un catalogue de misères humaines, mais pénétrer l’intimité d’un rêve fracassé.
Koffi n’est pas un personnage inventé. C’est un assemblage d’âmes croisées, une voix collective. C’est aussi, quelque part, une part de moi, de mes propres interrogations sur l’identité, l’enracinement, la fuite et la quête d’un sens ailleurs. Ce roman est un miroir que je tends, à moi d’abord, et à ceux qui pensent que l’ailleurs est nécessairement un mieux.
NN24 : À travers Illusions d’Ailleurs, vous mettez en lumière le choc culturel auquel sont confrontés nombre de migrants. Comment avez-vous construit cette dialectique entre espoir et désillusion ?
F.M.O. : Ce qui m’intéressait, ce n’était pas seulement de montrer les difficultés des migrants, mais d’explorer ce basculement intérieur, parfois imperceptible, entre un rêve lumineux et une réalité grise.
Dans le roman, Koffi part avec un regard idéalisé sur l’Europe, avec une vision fantasmée que les réseaux sociaux et les récits des anciens exilés ont nourrie. Mais en s’arrêtant au Maroc – qui est souvent une étape non choisie mais subie – il découvre un monde nouveau : une culture différente, des codes sociaux étrangers, une hostilité parfois masquée sous l’indifférence.
Face à lui, Youssef est un miroir inversé. Il est Marocain, donc chez lui, et pourtant il se sent aussi perdu. Mais contrairement à Koffi, Youssef est convaincu qu’on peut se retrouver sans forcément partir. Il ne croit pas que le bonheur soit à l’extérieur, au-delà des frontières. Pour lui, c’est une question d’identité à reconstruire, de place à (re)trouver dans sa propre société.
C’est cette opposition – presque philosophique – qui m’a intéressé dans la relation entre les deux. Leur amitié devient alors le théâtre d’un dialogue plus grand : celui entre deux jeunesses africaines en crise, l’une qui veut fuir, l’autre qui veut bâtir sur place. Ce n’est pas un débat à trancher, c’est une tension à explorer.
À travers eux, j’ai voulu que le lecteur s’interroge : Est-ce qu’on se sauve en changeant de pays ? Ou en changeant de regard sur ce que l’on est et ce que l’on a ?

NN24 : Le titre de votre roman, empreint d’ambiguïté, évoque à la fois l’attrait et la tromperie des mirages migratoires. Que représente pour vous cette « illusion d’ailleurs » dans l’imaginaire collectif africain ?
F.M.O. : Ce titre, Illusions d’Ailleurs, je l’ai porté longtemps en moi avant même de commencer à écrire. Il contient à lui seul toute la tension de la question migratoire. L’ »ailleurs », pour beaucoup de jeunes Africains, est devenu un Graal, une promesse silencieuse, un mythe moderne. On grandit en entendant que « là-bas, c’est mieux », sans savoir exactement où ce « là-bas » se trouve.
L’ailleurs devient un continent mental. Il est partout sauf ici. Il est tout ce que l’Afrique ne serait pas : la stabilité, la réussite, le respect, la liberté. Mais cette projection est souvent construite sur des illusions. Des photos de cousins en veste et cravate devant des voitures louées. Des vidéos TikTok filmées dans des appartements partagés. Des récits enjolivés où l’on gomme la solitude, le racisme, l’humiliation administrative.
Il ne s’agit pas de dire que l’Europe ou l’Amérique ne permettent pas d’avoir une vie décente. Mais ce que je veux montrer, c’est que l’illusion peut tuer. Car on ne mesure pas ce que l’on abandonne quand on part : les racines, la langue, la dignité parfois.
L’ailleurs est une tentation, et comme toute tentation, il peut aveugler. Mon roman tente de réconcilier les jeunes avec une vérité douloureuse : ce n’est pas toujours mieux ailleurs, et souvent, ce n’est même pas mieux du tout.
NN24 : Koffi, votre protagoniste, incarne la détresse, mais aussi la résilience. Pensez-vous que la littérature puisse contribuer à prévenir les drames de la migration irrégulière ?
F.M.O. : Je ne pense pas que la littérature puisse empêcher un jeune désespéré de tenter sa chance au prix de sa vie. Ce serait naïf de le croire. Mais je crois profondément qu’elle peut semer des graines de conscience.
La littérature ne crie pas, elle murmure. Elle n’interdit pas, elle questionne. Et parfois, un livre peut agir là où ni les campagnes de sensibilisation, ni les discours politiques ne parviennent : dans l’âme.
Avec Illusions d’Ailleurs, je voulais offrir un espace de résonance intime. Un lecteur peut s’y reconnaître, s’y perdre, s’y retrouver. Peut-être que ce livre donnera à certains le recul nécessaire pour repenser leur projet. Peut-être qu’il donnera aux familles, aux proches, une manière de mieux comprendre ce que vivent leurs fils, leurs frères, leurs amis partis au nord.
La littérature peut aussi, et c’est important, réhumaniser les migrants. Leur rendre leur nom, leur histoire, leur profondeur. Dans un monde qui les réduit à des flux ou à des chiffres, les romans peuvent être une forme de résistance douce. Une façon de dire : “regardez-les autrement.”
NN24 : Enfin, quel message essentiel souhaitez-vous transmettre à la jeunesse africaine à travers ce roman, au-delà de la dénonciation des dangers de l’exil ?
F.M.O. : Le message que je souhaite transmettre est à la fois simple et fondamental : ta valeur ne dépend pas du lieu où tu vis.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas partir, ni qu’il faut renoncer à ses rêves. Mais je veux inviter la jeunesse à questionner ses désirs, à déconstruire les images qu’on leur impose. Le rêve d’ailleurs ne doit pas être une fuite, mais un choix lucide, préparé, voulu.
Nous devons réapprendre à aimer notre continent, non pas dans une posture de résignation, mais dans une démarche de reconstruction. Il y a des opportunités ici, mais elles sont souvent invisibles parce qu’on nous a appris à regarder ailleurs.
Illusions d’Ailleurs n’est pas un roman moralisateur. C’est un miroir. J’espère que chaque jeune qui le lit en ressort avec une question : et si j’étais le changement que j’attends d’ailleurs ?
Propos recueillis par Marc KOSSOU
