Dans son premier roman, le réalisateur béninois Fassinou Manzouk Owolabi offre une plongée littéraire bouleversante au cœur des désillusions migratoires et invite la jeunesse africaine à un sursaut de lucidité.
À travers Illusions d’Ailleurs, Fassinou Manzouk Owolabi, figure emblématique du paysage audiovisuel béninois, livre une œuvre aussi poignante qu’engagée sur les rêves brisés de milliers de jeunes Africains en quête d’un avenir meilleur au-delà des frontières. Dans ce roman choral aux accents autobiographiques, l’auteur dresse un tableau sans fard du désenchantement migratoire, loin des fantasmes nourris par les réseaux sociaux et les récits embellis de ceux qui ont “réussi” ailleurs.
Réalisateur, producteur, formateur aguerri et fondateur de l’Académie de la Télévision au Bénin, Fassinou Manzouk Owolabi signe ici une œuvre littéraire née d’une observation attentive et d’une sensibilité rare. Installé au Maroc depuis plusieurs années, il a été le témoin silencieux de nombreuses histoires de migrants subsahariens, racontées à demi-mots dans l’intimité des parcs, des gares ou des plateaux de tournage. C’est de ces fragments de vie, d’espoirs étouffés et de solitudes invisibles qu’est né Illusions d’Ailleurs.
Le roman suit le parcours de Koffi, jeune Africain mû par le désir ardent de s’extirper de la précarité. Rêvant d’Europe, il se heurte d’abord à la réalité du Maroc, espace de transit devenu zone d’attente interminable. Là, entre les murs invisibles de la désillusion, il découvre une autre forme d’exil : celle de l’âme. Koffi n’est pas un simple personnage : il est la somme d’expériences croisées, un porte-voix des silences partagés, une figure à la fois universelle et profondément humaine.
Dans ce récit, Owolabi oppose subtilement deux jeunesses africaines en crise : celle incarnée par Koffi, tentée par la fuite vers un ailleurs idéalisé, et celle représentée par Youssef, jeune Marocain convaincu que la reconstruction personnelle doit se faire sur place. Leurs échanges tissent une réflexion philosophique sur l’identité, la dignité et l’enracinement. Le roman ne cherche pas à trancher entre les deux postures ; il interroge, confronte, et révèle la complexité des choix contemporains de la jeunesse africaine.
Avec une plume sobre et habitée, l’auteur déconstruit la fiction collective de l’eldorado occidental. Derrière les images filtrées et les récits enjolivés, il dévoile la dureté du quotidien des migrants : les humiliations administratives, le racisme latent, la précarité structurelle et surtout cette solitude immense, souvent tue, toujours pesante. Illusions d’Ailleurs devient ainsi un acte de résistance littéraire, une tentative de réhumanisation dans un monde qui réduit les migrants à des chiffres et des statistiques.
Mais plus qu’une dénonciation, le roman est une invitation à l’introspection. Owolabi n’érige pas de murs moraux, il tend un miroir. À travers les questionnements de ses personnages, il invite chaque lecteur à réfléchir sur la nature de ses rêves, sur la place de l’Afrique dans ses aspirations et sur l’urgence de revaloriser le potentiel du continent. « Ta valeur ne dépend pas du lieu où tu vis », martèle-t-il avec conviction.
Si la littérature ne peut empêcher un jeune de risquer sa vie en mer, elle peut, selon l’auteur, semer une graine de conscience, un sursaut intérieur. Par sa capacité à susciter l’empathie et à offrir un espace d’écho intime, Illusions d’Ailleurs se pose en contrepoint des discours politiques et des campagnes de sensibilisation trop souvent déconnectée du réel.
En définitive, Illusions d’Ailleurs n’est pas seulement un roman, c’est un cri feutré, une tentative de réveil collectif. Un appel à regarder autrement, à écouter ceux que l’on n’entend pas, à repenser l’avenir ici, sur cette terre africaine souvent délaissée, mais encore pleine de promesses.
Marc KOSSOU
